Roberto Bolaño – Julien Gosselin

Théâtre

À Barcelone, en 2004, est publié un roman posthume de près de mille pages qui va bouleverser l’univers de la littérature. Se sachant mourir, son auteur, le Chilien Roberto Bolaño, a voulu aller le plus loin possible dans la rédaction de cette somme unique en son genre qui traverse les continents, bouscule l’Histoire, interroge le passé, le présent et le futur, mêle le vrai et le faux, la réalité et la fiction.

En adaptant pour la scène ce monument littéraire culte et démesuré, Julien Gosselin a choisi d’être fidèle à la construction en cinq parties du roman, cinq étapes dans l’enquête de quatre universitaires européens à la recherche d’un écrivain allemand disparu, dont ils admirent l’oeuvre, et qui les emmènera au Mexique, en particulier dans la ville de Santa Teresa, transposition de la tragique Ciudad Juárez, parfois considérée comme la ville la plus dangereuse du monde et tristement connue pour les milliers de disparitions et de meurtres de femmes qui la touchent depuis 1993.

Photo de 2666 © Simon Gosselin

Fidélité aussi à la diversité stylistique d’un auteur qui passe de la délicatesse la plus extrême au grotesque affirmé, de la tendresse et de la passion à la violence et à l’ironie méchante, de l’humour le plus léger à la charge dramatique la plus percutante. Pour traverser cette odyssée, ce voyage dans l’univers du mal, les treize interprètes sont à la fois acteurs, performeurs, musiciens, narrateurs, passant d’une langue à une autre, d’un rôle à un autre, toujours au service d’un projet hors normes, complexe et fascinant. Le lien qu’ils tissent avec les spectateurs permet de construire avec eux cet itinéraire fait de glissements successifs, de digressions, de sauts dans le temps, de visions et d’interrogations, de suggestions, de fausses pistes…

C’est un théâtre épique et romanesque, un spectacle fleuve qui balaye tout sur son passage, embrasse le monde et captive par sa richesse et la force de son propos.

La Comédie de Clermont-Ferrand Scène Nationale

Photo de 2666 © Simon Gosselin

CHANTAL MOULIN NOTRE CORRESPONDANTE « CULTURE »EST ALLEE VIVRE CETTE EXPERIENCE INEDITE ET NOUS LIVRE SES IMPRESSIONS.

 A l’avant garde de la scène, la Comédie de Clermont n’en finit pas de nous étonner, de nous séduire, de nous interpeller. Avec « 2666 » mis en scène par Julien Gosselin, c’est une autre dimension du théâtre qu ‘il a été donné de vivre aux habitués de lascène Clermontoise.

 12h à vivre, 12 acteurs, 700 spectateurs

Créée en juin 2016, révélée au Festival d’Avignon, « 2666 » n’est pas une pièce de théâtre comme les autres, avec son déroulé classique et son dénouement attendu dans un espace-temps concentrés. Il s’agit d’une narration en cinq étapes, toutes très différentes, comme l’a voulu l’auteur du roman, Roberto Bolano, pour partir sur les traces d’un auteur littéraire mystérieux.

Plus qu’une pièce de théâtre c’est un parcours théâtral de 12 heures que la virtuosité du jeu des acteurs et la puissance du texte soutiennent sans que l’intensité de l’œuvre ne soit altérée par ce long voyage au cœur de la littérature.

Une plongée au cœur d’une œuvre que Jean-Marc Grangier, Directeur de la Comédie considère comme une aventure :« Là c’est l’inconnu … on part vers l’inconnu on part en voyage. C’est un long voyage ça va durer 12 heures. Bon il y aura des pauses… on va voir comment ça va se vivre mais du coup c’est bien de partager ça aussi ».

Embarquement immédiat pour une planète inconnue.

 Dans le hall de la maison de la culture transformée comme le pont d’un grand paquebot, j’ai donc embarqué dans une aventure pour 12 heures ; une aventure dont j’ignorais à peu près le propos n’ayant pas voulu lire le synopsis de la pièce, ni le roman que je vais désormais dévorer.

Pour ne rien vous cacher j’avais même apporté le pique-nique dans ma jolie « bento box » ramenée du Japon pour cet autre voyage long courrier en forme de croisière. Histoire de jouer le jeu à fond et ne pas profiter de la pause de la mi-journée pour sortir et aller au restaurant. Rien ne pouvait me faire quitter le bateau, pas même la perspective de passer 12 h dans un espace clos. La météo aidant, les autres spectateurs n’étaient pas plus enclins à affronter la pluie et le froid, et se sont installés pendant les escales techniques, dans les couloirs et escaliers de la maison de la culture.

 2666 est un roman inachevé de Roberto Bolaño, publié à titre posthume en 2004 en cinq volumes correspondant chacun aux cinq parties de cette œuvre, considéré comme l’un des premiers chefs-d’œuvre de la littérature du XXIe siècle.  La biographie de l’auteur nous apprend que chaque segment peut se lire séparément, ce que le metteur en scène a su respecter en découpant la pièce en 5 fractions distinctes, sans que jamais le spectateur ne se sente perdu dans ces retours entre les époques et les continents, allant de l’Europe au lendemain de la première Guerre mondiale, à l’Amérique Latine d’aujourd’hui.

 Photo de 2666 © Simon Gosselin

2666, une énigme dans l’énigme

 Si le titre est une énigme, la trame du roman en est une autre puisqu’elle est construite autour de l’enquête de 4 universitaires sur les traces d’un auteur d’origine allemande dont le nom même « Benno von Archimboldi» évoque le peintre italien Giuseppe Arcimboldo.

Le fil conducteur qui relie les 5 parties entre elles, c’est ce  mystérieux écrivain allemand dont la piste conduit au Mexique  dans la ville de Santa Teresa, ville terrorisée par des assassinats de femmes, qu’évoque longuement la pièce et rappelle un réel fait divers, celui des  meurtres de femmes de Ciudad Juárez. L’attention du spectateur est toujours tenue en alerte car, si chaque partie à son rythme propre et semble décousue au premier abord, très vite elles se relient les unes aux autres pour conter une histoire, celle de la comédie humaine dans toute son horreur, avec  sa médisance, ses mesquineries, ses faiblesses, sa corruption,  plus que sa grandeur que l’on a quand même quelque peu de mal à discerner. Cette pièce n’est pourtant pas triste ni désespérée. Il y a aussi l’humour, beaucoup d’humour.

En guise de conclusion

 C’est donc l’histoire d’une quête, ou plutôt de plusieurs quêtes confondues en une seule et unique histoire, qu’il s’agisse d’évoquer l’amour, le sexe, la corruption, la peur, la solitude, la mort, la misère, l’abandon, la folie.

C’est aussi tout à la fois une ode à la littérature par les textes remarquables de l’auteur merveilleusement bien interprétés par les acteurs et une critique du discours de l’Université sur l’écriture tant les universitaires sont caricaturés dans ce roman. Le discours sur ce jeune pharmacien« qui préférait nettement, sans discussion, l’œuvre mineure à l’œuvre majeure. Il choisissait La Métamorphose plutôt que Le Procès, il choisissait Bartleby plutôt que Moby DickUn cœur simple plutôt que Bouvard et Pécuchet et Un conte de Noël plutôt que Conte de deux villes ou Les papiers posthumes du Pickwick Club. Quel triste paradoxe, pensa Amalfitano. Même les pharmaciens cultivés ne se risquent plus aux grandes œuvres, imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent des chemins dans l’inconnu. Ils choisissentles exercices parfaits des grands maîtres. Ou ce qui revient au même : ils veulent voir les grands maîtres dans des séances d’escrime d’entraînement, mais ne veulent rien savoir des vrais combats, où les grands maîtres luttent contre ça, ce ça qui nous terrifie tous, ce ça qui effraie et charge cornes baissées, et il y a du sang et des blessures mortelles et de la puanteur ».

 Avec ce spectacle la Comédie de Clermont a donné à vivre aux spectateurs un grand moment de théâtre, un grand moment à vivre le théâtre comme une aventure, une expérience de plus, une découverte comme seul Jean-Marc Grangier a l’audace et le génie de programmer.

Chantal Moulin

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s